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Le Gévaudan du Nord, et plus particulièrement la Margeride était une contrée rurale isolée, hostile, difficile d'accès, avec une maréchaussée quasi absente. C'est peut-être l'ensemble de ces conditions qui ont permis l'éclosion de ce fait divers, qui allait rapidement devenir une affaire criminelle historique.

Un démarrage progressif

Cette première période, qui s'échelonne de juin à décembre 1764, relate l'apparition impromptue de la Bête, dans une contrée relativement tranquille, où il ne s'était rien passé de semblable alors.

Un itinéraire cohérent

C'est en effet au début de cet été 1764, sans que l'on sache pourquoi, ni d'où elle vient, que la Bête fait irruption sournoisement dans le sud-est du Gévaudan, et même un peu au-delà, dans le comté voisin du Vivarais, devenu département de l'Ardèche.

Courant juin, la première victime " officielle " est signalée à Langogne, où une femme a été attaquée en gardant son cheptel. Heureusement, elle parvient à se protéger en se plaçant au milleu de ses vaches  ainsi que ses chiens qui feront front, et l'animal s'enfuit. Elle conte sa mésaventure en précisant que l'animal n'est pas vraiment un loup, et qu'il s'était jeté sur elle sans s'en prendre au bétail. Son récit ne sera pas pris au sérieux et passera sur le compte d'une imagination trop fertile. Cependant, le 30 juin à Saint-Etienne-de-Lugdarès au lieu-dit Les Hubacs, Jeanne Boulet, 14 ans, qui gardait le bétail à moins de chancz, son corps est retrouvé le lendemain partiellement dévoré. Elle restera dans l'histoire la première victime officialisée de cette longue saga meurtrière.

Puis le 8 août à Masmejan-d'Allier, c'est au tour d'une fille de 15 ans d'être tuée alors qu'elle gardait ses vaches.

La série continue: le 31 août, un garçon de 15 ans est tué sur une pâture à proximité du village de Cheylard l'évêque.

Alors, même si les nouvelles ne circulent pas aussi vite que de nos jours (les événements sont connus et colportés par les marchands ambulants), des rapprochements sont faits entre les diverses attaques.

Personne, à part la rescapée de Langogne, n'a encore vu cet animal sanguinaire. S'agit-il d'un loup? Est-ce un loup enragé?

Pourquoi soudainement les loups se mettent-ils à attaquer les bergères ou les vachers, alors que cela ne s'était jamais vu jusqu'alors?

Cependant, très rapidement d'autres attaques ont lieu, sans conséquences graves, et des témoins ont apperçu l'animal; ils ont désormais une vague idée de sa morphologie.

Ils le dépeignent comme une Bête longue, plus grosse qu'un loup, velue, rousse, avec une grosse tête et de fortes pattes. C'est un animal très agile qui s'aplatit avant de bondir sur ces victimes (l'animal qui s'aplatit avant de bondir me fait plus penser à un félin, pas vous?

Désormais, l'animal sera dénommé " La Beste ", " la Bestié ", " la Bestio ", et en français " la Bête " (car il faut se rappeler que les paysans, et même une bonne partie des citadins parle le patois; ce sont essentiellement les notables qui s'expriment en français).

Cette appellation est éloquente : elle signifie déjà en elle-même que l'animal qui attaque les bergers, et qui a té aperçu à plusieurs reprises n'est pas un à simple loup, animal très courrant et bien connu dans cette région à cette époque. Il s'agit au contraire d'un animal non identifié par les populations, d'où cette appellation générique de bête. D'ailleurs, les peintres, dessinateurs, et sculpteurs représenteront toujours un animal étrange, peu ressemblant à un loup. On m'opposera que c'était pour frapper les opinions (déjà!). Tout de même les griefs contre le loup étaient suffiamment nombreux pour vouloir l'exterminer et donc cela justifiait qu'on l'accuse.

La Bête rôde et tue

Malgré queleques petites battues organisée par les paysans et nobles locaux, la Bête erre et décime des vies sur son passage.

Le 1er septembre, un garçon de 15 ans est tué au lieu-dit Les Pradels, à nouveau sur la commune de Chaudeyrac.

Le syndic Lafont, qui réside à Mende, est mis au courant de ces agissements. Il est inquiet, car il aurait déjà eu connaissance d'attaques, fortuites et espacées au printemps, encore non expliquées.

Plusieurs chasses sont organisées dans l'immense forêt de Mercoire (lieu supposé de remise de la Bête, vu que les attaques sont plutôt perpétrées à sa périphérie), en vain.

Cette belle forêt résulte de la gestion cléricale de l'abbaye cistercienne du même nom. Elle couvre une superficie de 12 000 ha, et s'étend sur plusieurs communes. C'est un lieu encore peu fréquenté par l'homme et qui, en raison de sa taille abrite aussi beaucoup d'animaux : cerfs, chevreuils, sangliers, oiseaux...les ours eux-mêmes y abondent au moyen-âge. L'abbaye de Mercoire fut partiellement détruite durant les conflits religieux, et fut réhabilitée au XVII ème siècle.

Il est donc tout à fait concevable que la Bête ait pu utiliser ce vaste espace pour s'y cacher durant quelques semaines...

Le 6 septembre, une femme de 36 ans est tuée aux Estreys, commune d'Arzenc de Randon.

Le 16 septembre, c'est au tour de Maurines Claude, 12 ans, d'être tuée à Choisinets, commune de Sain-Flour-de-Mercoire.

Enfin, pour clore la série de meurtre dans cette région, le 26 septembre, la Bête tue une fillette de 12 ans au lieu-dit Les Thors, commune Rocles.

Bilan de cette première période au périmètre restreint : sept morts en une dizaine d'attaques.