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L'église au secours du peuple!

 

La religion entend affirmer la prépondérance dont dispose l'église catholique dans la gestion de cette affaire, et comment elle entend l'exploiter.

Un mandement autoritaire

La lecture de ce document me paraît incontournable pour une bonne compréhension de la suite du déroulement de l'histoire de la Bête.

Ce sermont religieux à l'attention des population dans la miséricorde, va se traduire aussi par un engagement plus fort, plus solonnel encore de la part des hommes d'église; d'ailleurs, c'est l'église qui propose aux dragons un surcroît de solde de 10 sols par jour de chasse pour montrer son implication dans cette chasse.

Voici donc dans son intégralité ce texte tel qu'il a été lu la première fois, le 31 décembre 1764 par l'évêque de Mende, comte du Gévaudan (âgé de 76 ans, et qui décèdera dix-huit jours après la Bête).

Ce mandement est proclamé dans la majestueuse cathédrale, dont la construction a débuté en 1368 sur l'initiative du pape Urbain V, originaire du Gévaudan.

Erigé en basilique en 1874, ce chef d'oeuvre gothique, dont un des deux clochers culmine à 84 m, est un monument important de la Lozère.

De Monseigneur l'évêque de Mende pour ordonner des prières publiques à l'occasion de l'animal anthropophage qui désole le Gévaudan. Gabriel Florent de Choiseul-Beaupré, par la miséricorde divine et la grâce du Saint-Siège apostolique, évêque, seigneur et gouverneur de Mende , comte du Gévaudan, conseiller du roi en tous ses conseils; à tous les chapitres, prieurs, curés et commautés séculières et régulières, exemptes et non exemptes de notre diocèse, salut et bénédiction en Notre Seigneur Jésus-Christ.

Jusqu'à quand, Seigneur, vous mettrez-vous en colère, comme si elle devait être éternelle? Jusqu'à quand votre fureur s'allumera-t-elle comme un feu?

Tels étaient, nos très chers frères, les cris plaintifs et redoublés  que le saint roi David ne cessait de pousser vers le ciel pour l'intéresser à ses malheurs. A qui se langage dicté par la douleur peut-il mieux convenir qu'à nous, sur qui le bras du Seigneur s'est si fort appesanti? Nous avons ressenti, avec presque tous les peuples d'Europe, les calamités d'une longue guerre qui a dépeuplé les provinces et épuisé les Etats. A peine commencions-nous à goûter les douceurs de la paix, qu'elle a été troublée par de nouveaux malheurs: la mortalité des bestiaux, le dérangement des saisons, les grêles et les orages ont porté la désolation et la stérélité de nos campagnes; ils ont enlevé au laboureur, d'ailleurs sans ressources, le pain nécessaire à sa subsistance et qu'il avait arrosé d'avance de sa sueur et de ses larmes. Mais toutes ces choses n'étaient que le commencement et le prélude d'un malheur plus terrible encore que ceux qui ont précédé.

Vous ne l'éprouvez que trop hélas! Nos très ches frères, ce fléau extraordinaire, ce fléau qui nous est particulier et qui porte avec lui un caractère si frappant et si visible de la colère de Dieu contre ce pays. Une bête féroce, inconnue dans nos climats, y paraît tout à coup comme par miracle, sans qu'on sache d'où elle peut venir. Partout où elle se montre, elle y laisse des traces sanglantes de sa cruauté. La frayeur et la consternation se répandent; les campagnes deviennent désertes, les hommes les plus intrépides sont saisis de frayeur à la vue de cet horrible animal, destructeur de leur espèce et n'osent sortir sans être armés; il est d'autant plus difficile de s'en défendre, qu'il joint à la force la ruse et la surprise. Il fond sur sa proie avec une agilité et une vitesse incroyable; dans un espace de temps très court, vous le savez, il se transporte dans des lieux différents et fort éloignés les uns des autres; il attaque de préférence l'âge le plus tendre et le sexe le plus faible, même les vieillards, en qui il trouve moins de résistance.

Mais pourquoi vous peindre les funèstes qualités de ce monstre dont vos propres malheurs ne vous sont que trop instruits?

Est-ce que nous cherchons à rouvrir des plaies qui saignent encore, et à renouveler la douleur de tant de famille désolées qui pleurent la perte de leurs enfants et de leurs proches dont les membres ont servi de pâture à cette horrible bête et qui sont devenus les victimes infortunées de sa voracité?

A Dieu ne plaise que nous voulions aigrir des maux qui nous déchirent les entrailles! Que ne pouvons nous les adoucir, essuyez vos larmes et vous donner la consolation dont vous avez besoin? C'est le seul intérêt de votre salut qui nous force à parler sur un sujet si triste; et si nous vous retraçons l'image de vos malheurs, ce n'est que pour vous en montrer la cause et le remède. La justice de Dieu dit Saint Augustin, ne peut permettre que l'innoncence soit malheureuse. La peine qu'il inflige suppose toujours la faute qui l'a attirée. De ce principe, il vous est aisé de conclure que vos malheurs ne peuvent venir que de vos péchés. C'est là la source funeste de vos calamités. N'en doutez pas, nos très chers frères, c'est parce que vous avez offensé Dieu, que vous voyez aujourd'hui accomplir en vous à la lettre et dans presque toutes leurs circonstances, les menaces que Dieu faisait autrefois par la bouche de Moïse contre les prévaricateurs de sa loi.

J'armerais contre eux, leur disait-il, les dents des bêtes farouches. Si vous n'exécutez pas tous mes commandements, je vous punirai bientôt pour l'indigence. Je ferai que le ciel sera pour vous comme du fer et la terre comme l'airain, tous vos travaux seront rendus inutiles. La terre ne produira point de grain, ni les arbres de fruits. J'enverrai contre vous les bêtes sauvages qui vous dévoreront vous et vos troupeaux, qui vous réduiront à un petit nombre et qui de vos chemins feront un désert à cause que la crainte que vous aurez de ces bêtes vous empêchera de sortir pour vaquer à vos affaires.

Ils se sont remplis et rassasiés et m'ont oublié, dit-il encore, et moi je serais pour eux comme une lionne; je les attendrai comme un léopard sur le chemin de l'Assyrie; je viendrai à eux comme une ourse à qui on a ravi ses petits; je leur ouvrirai les entrailles et leur foie sera mis à découvert; je les dévorerai comme un lion et la bête farouche les déchirera. Les divines écritures nous fournissent de fréquents exemples de châtiments pareils à ceux que nous éprouvons.

Ces textes de la Sainte Ecriture que nous choisissons parmi bien d'autres, suffisent pour convaincre, nos très chers frères que dans tous les temps Dieu  a menacé de punir les péchés des hommes par des supplices semblables à celui dont vous éprouvez aujourd'hui toute la rigueur. Ne demandez donc plus d'où est venue la bête féroce qui fait tant de ravages parmi nous; ne vous mettez point en peine de savoir comment elle a pu pénétrer jusqu'à nous.

C'est le Seigneur irrité qui l'a lâchée contre vous; c'est le Seigneur qui dirige sa course rapide vers les lieux où elle exécute les arrêts de mort que sa justice a prononcés.

Tel est l'ordre immuable de cette justice éternelle, que l'homme ne puisse se révolter contre son créateur, sans soulever contre lui toutes les créatures; sa révolte lui a fait perdre l"empire absolu qu'il lui avait donné sur tous les animaux et cette même révolte a donné une espèce de domination et de supriorité sur l'homme, puisque celui-ci est souvent livré à leur fureur en punition de ses péchés.

Pères et mères, qui avez la douleur de voir vos enfants égorgés par ce monstre que Dieu a armé contre leur vie, n'avez-vous pas lieu de craindre d'avoir mérité par son dérèglement que Dieu les frappe d'un fléau si terrible? Souffrez que nous vous demandions un compte de la manière dont vous les élevez; quelle négligence à les instruire des principes de la religion et des devoirs du christianisme, quel soin prenez-vous de leur éducation? Au lieu de leur apprendre de bonne heure et dès leurs plus tendres années à craindre Dieu, et à s'abstenir de tout péché, à l'imitation de Tobie; au lieu de leur recommander, comme faisait ce saint homme à son fils, d'avoir Dieu dans l'esprit tous les jours de leur vie et de ne jamais violer ses préceptres, d'être charitable en la manière qu'ils pourront et de soulager les besoins de leur prochain selon leur pouvoir, au lieu de leur inspirer l'éloignement pour l'orgueil, pour les moindres injustices, et surtout une grande horreur pour le péché que l'apôtre défend de nommer; bien loin de leur faire aimer l'état dans lequel Dieu les a fait naître, de leur faire regarder la pauvreté même comme un trésor, laquelle est accompagnée de la crainte de Dieu et de la pratique du bien, ne leur inspirez-vous pas des sentiments tout opposés, d'ambition, d'orgueil, de mépris pour les pauvres, de dureté pour les misérables? On vous voit bien moins occupés de leur salut que de leur fortune et de leur avancement pour lequel tout vous paraît légitime, et ces passions naissantes que vous auriez dû arrêter et étouffer par des corrections salutaires, vous prenez soin au contraire de les nourrir et d'en faire éclore le germe; heureux encore si vous n'étiez pas les premiers à les pervertir et les corrompre par la contagion de vos  mauvais exemples!

Après cela faut-il être surpris que Dieu punisse l'amour dérèglé que vous avez pour eux, par tant de sujets d'afflictions et de douleur qu'ils vous préparent dans la suite de votre vie?

Quelle dissolution et quel dérèglement dans la jeunesse de nos jours! La malice et la corruption se manifestent dans les enfants avant qu'ils aient atteint l'âge qui peut les en faire soupçonner.  Ce sexe dont le principal ornement fut toujours la pudeur et la modestie, semble n'en plus connaître aujourd'hui; ils cherchent à se donner en spectacle, en étalant toute sa mondanité et il se fait gloire de ce qui devrait le faire rougir.

On le vit s'occuper à tendre des pièges à l'innoncence, à usurper un encens sacrilège et à s'attirer jusque dans nos temples des adorations qui ne sont dues qu'à la divinité. Une chair idolâtre et criminelle qui sert d'instrument au démon pour séduire et perdre les âmes, ne mérite-t-elle pas d'être livrée aux dents meurtrières des bêtes féroces qui les déchirent et les mettres en pièces?

Ce n'est pas que nous regardions comme coupables toutes les personnes qui ont eut le malheur de périr de cette sorte; Dieu peut avoir permis ces tristes événements pour des raisons qui regardent leur salut et leur bonheur éternels; mais cela n'empêche pas que Dieu leur ait fait subir la peine due aux péchés de leurs parents: je suis, nous dit-il, le Dieu fort et jaloux qui venge l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération.

Prenons cependant bien garde, nos très chers frères, de ne pas rejeter les malheurs dont nous sommes affligés sur le péchés de certaines personnes en particuliers, comme si les nôtres n'y avaient pas contribué. L'iniquité est généralement répendue: aucun état, quelque parfait qu'il soit, ne peut se flatter d'en être exempt; l'abomination a pénétré jusque dans le lieu saint; on ne cesse de le profaner par l'abus des sacrements, par les irrévérences et les sacrilèges. Où trouverons-nous le remède à tant de maux? Dans un véritable et sincère repentir, dans les larmes de la pénitence. Nous somes effrayés lorsque nous voyons le danger si près de nous, nous le grossissons même; mais au lieu de pousser si loin nos frayeurs, tremblons plutôt sur nos péchés, qui doivent faire le plus justes sujet de nos craintes. Entrons dans le dessein de Dieu, qui ne nous frappe que pour nous guérir; si nous cessons de l'offenser, ses vengeances cesseront aussi, sa colère fera place à des anciennes misricordes.

Le monstre redoutable qui exerce sa fureur contre nous, ou sera exterminé, ou Dieu le fera disapraître de nos contrées pour ne plus y revenir. Loin de vous cette pensée folle que cet animal est invulnérable, que les pasteurs et tous ceux qui sont chargés du soin des âmes s'appliquent à dissiper par de solides instructions ces contes fabuleux dont le peuple gosier aime à se repaître, et à bannir de son esprit tout ce qui ressent l'ignorance et la superstition.

Cet animal, tout terrible qu'il est, n'est pas plus que les autres animaux à l'épreuve du fer et du feu; il est sujest aux même accidents et à périr comme eux, il tombera infailliblement sous les coups qu'on lui portera dès que les moments de la miséricorde de Dieu sur nous seront arrivés.

Hâtons-les ces moments si désirables par nos larmes et nos gémissements! Déjà cette miséricorde nous a ouvert une ressource: les états de la province, sensibles aux calamités de ce pays, ont accordé une gratification à celui qui l'en délivrera, et nous avons lieu d'espérer que plusieurs bras s'armeront pour nous secourir. Mais soyons bien persuadés que ces moyens humains et tous ceux que nous sommes obligés d'employer pour notre défense, n'aurons d'autres succès que celui qu'il plaira à Dieu de leur donner. Supplions-le donc, très instamment de les bénir et de les faire réussir.

Nous avons pour cet effet ordonné des prières publiques dans les lieux qui commencèrent d'être infestés par cette cruelle bête; mais ses ravages s'étant multipliés et le mal croissant toujours, l'humanité, la Religion, notre propre intérêt, tout nous oblige à prendre part aux frayeurs et à la désolation de nos frères. Eh quand nous n'aurions rien à craindre pour nous, pourrions-nous n'être pas touchés du triste état où nous le voyons réduit? Pourrions-nous refuser à l'histoire affreuse de leurs malheurs les sentiments d'une compassion et d'une tristesse chrétienne, et si la nature de leurs maux ne nous permet pas de leur offrir des secours qu'ils ne peuvent attendre de nous, n'y aurait-il pas de l'inhumanité à leur refuser celui de nos prières?

Tâchons de concourir à leur délivrance en la manière que nous pouvons; ne cessons point de le demander à Dieu; unissons-nous pour lui faire une sainte violence, qui ne peut manquer de lui être agréable dès que la charité pour nos frères en est le principe. Redoublons pour eux nos supplication et nos prières; accompagnons-les de ces sentiments de foi et de componction capables de les faire monter devant le trône du Seigneur et d'aller lui arracher des mains les fléaux dont il nous afflige.

A ces causes

On fera les prières de 40 heures où l'on chantera le Domine, non secundum peccatum nostra, etc.

Les oraisons commenceront dans notre cathédrale le dimanche prochain, sixième de janvier; et nous ordonnerons que dans les églises collégiales, paroissiales et les communautés séculières et régulières exemptes et non exemptes de nos diocèses, les mêmes prières soient faites pendant trois dimanches consécutifs à commencer au dimanche après la réception de notre présent mandement; et que tous les prètres du diocèse ajoutent à leur messe la collecte pro quaecumque tribulation, jusqu'à ce qu'il plairait à Dieu de nous exaucer.

Donné à Mende, dans notre palais épiscopal, le 31 décembre 1764.

Gabriel Florent, évêque de Mende, de par Monseigneur Saint-Just

 

La Bête du Gévaudan, le loup acquitté, enfin