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L'attaque des enfants

Le 12 janvier, un groupe de sept enfants garde des troupeaux (mis en commun pour rompre l'isolement), au lieu-dit La Coustasseyre, près du hameau du Villaret-d'Apcher, sur la paroisse de Chanaleilles. Par cette journée hivernale, malgré une fine pellicule de neige qui recouvre le sol par plaques, les enfants on néanmoins sorti le bétail. Il y a là 2 fillettes de 9 ans, et 5 garçons, âgés respectivement de 8, 9, 12,12, et 13 ans.

Même si le récit a été quelque peu romancé, ce qui importe c'est le dénouement heureux de cette attaque, qui aurait très bien pu se terminé tragiquement comme se fut le cas pour bien d'autres.

Tout en surveillant leurs vaches, les enfants jouent à jeter leurs "lances" (sorte de baïonettes, destinées à se défendre, et constituées d'un couteau fixé au bout d'un manche en bois de un mètre environ), le plus loin possible. L'un d'entre eux, dénommé Panafieux lance son arme trop fort et celle-ci tombe dans un bosquet de genêts en contrebas, à une vingtaine de mètres.

Alors, subitement, l'appréhension que les enfants avaient oubliée, les gagne à nouveau : qui va aller chercher la pique?

- Allons-y tous ensemble, dit Panafieux!

- Non, lui répond Portefaix, vas-y tout seul et n'aie pas peur, si la Bête survient, nous te défendrons.

Comment contester cet ordre du plus grands des enfants? Aussi Panafieux s'exécute, et va ramasser son arme. A cet instant, il lui semble voir bouger et entendre craquer des branches tout près; peut-être est-ce le vent ou la peur qui lui suggère ce sentiment?

A son tour Portefaix croit avoir vu bouger près d'un amas rocheux à 30 m. Alors tous regardent vers la direction indiquée par le chef, au loin, trop loin...mais ne voient rien.

Brusquement la voilà qui surgit, et tous comprennent instantanément que c'est la Bête et non un loup. Les sept enfants se mettent promptement en défense en se regroupant en demi-cercle, Portefaix en tête.

Selon sa technique habituelle, déjà décrite par des témoins, la Bête tourne autour d'eux, esquivant les coups et cherchant une occasion propice pour bondir. Elle parvient à saisir le petit Panafieu; aussitôt ses camarades se précipitent et parviennent à lui faire lâcher prise après que la Bête ait arraché un morceau de joue à sa victime. Puis la Bête se jette sur le fils Veyrier, et tandis que les autres enfants la criblent de coups de lame, qui ne semblent pas lui faire mal, elle saisit la tête de l'enfant, mais finalement la lâche sous la pression des coups; alors elle prend l'enfant par le bras et l'emporte.

Un instant, les autres enfants pensent à fuir pour sauver leurs vies, mais Portefaix ordonne de ne pas céder à la peur, et faire acte de courage : "Nous devons délivrer Jean ou mourir avec lui"! Les enfants se remettent à la poursuite de la Bête qui les distance.

Grâce à leurs efforts, ils parviennent à la rattraper, après l'avoir dirigée dans une fondrière où la Bête s'embourbe, et perd du temps.

Les enfants reprennent leur harcèlement à coups de lances sans toutefois parvenir à pénétrer la peau de la Bête qui tient toujours une patte sur le petit Veyrier; aussi Portefaix ordonne de viser les yeux tandis que la Bête tord l'une des lances d'un coup de mâchoire. Pour s'échapper, elle lâche finallement sa prise.

Blessée à la tête, elle recule et monte sur un tertre (tas de pierre destiné à servir de balise pour délimiter les parcelles), puis finalement se retire sans précipitation à la vue d'un homme qui approche, au grand soulagement des enfants traumatisés et épuisés par cette lutte éprouvante.

Les enfants auraient prétendus que la Bête se serait ensuite jetée dans la rivière la Seuge, toute proche, comme pour se rafraîchir.

Il y a dans le récit de cette attaque, plusieurs choses remarquables:

- un comportement singulier qui ne correspond pas à celui d'un loup, animal peureux vis-à-vis de l'homme;

- une agressivité et une pugnacité exagérées qui démontrent que l'attaquant n'est pas un animal strictement sauvage, mais plutôt un animal habitué à l'homme ou l'ayant côtoyé, et qui cherche plus à tuer par jeu que par nécessité;

- les enfants parlent de Bête et pas de loup, animal qu'ils connaissent bien pourtant.

De retour au village, les enfants ne furent pas crus tout d'abord. Les parents pensèrent que les plaies montrées étaient purement accidentelles, et que les enfants, la peur au ventre d'aller garder le bétail loin des villages, en profitaient pour faire croire à une attaque de la Bête.

Averti, Duhamel viendra recueillir le témoignage des enfants et ainsi lever l'ambiguïté qui tenaillaient certains adultes. Les enfants sont alors félicités en racontant à nouveau leur mésaventure à qui veut bien les entendre; deux d'entre eux sont blessés mais aucun mort à déplorer, grâce à l'esprit d'équipe et au sang-froid qui ont prévalu.

Sur ordre du roi, Portefaix recevra de Monsieur Laverdy, contrepoleur général des finances, une prime de 300 livres. Il sera scolarisé à Montpellier aux frais de l'Etat. (Portefaix était un enfant brillant qui fit rapidement des progrès; selon certaines sources (non certifiées), il aurait écrit un mémoire à l'attention du roi affirmant que la Bête n'était pas un loup, ni un ours, ni aucun animal; pour lui la Bête était un individu ressemblant à un humain. En 1770, Portefaix se rend à Paris pour y recevoir son affectation militaire, puis il se rend à Douai, dans le régiment d'Auxonne, où il obtient son brevet de lieutenant d'artillerie le 21 mai 1785. Hélas Portefais meurt prématurément à l'âge de 31 ans, le 14 août de la même année, lors de la manipulation de munitions, semble-t-il).

Les six autres enfants recevront une prime de 50 livres chacun. Cette expérience prouve que la Bête peut être mise en échec, avec beaucoup de courage et de détermination, à condition d'être à plusieurs.

Après cette attaque hautement relatée la Bête se rend au Mazel de Grèzes, quelques kilomètres au nord, où elle dévore Jean Chateauneuf, un enfant de 14 ans. Le corps est découvert peu après, à côté du troupeau dont l'enfant avait la charge.

Le lendemain, jour des obsèques, à la tombée de la nuit, la Bête vint regarder et écouter par la fenêtre de la maison familiale (je rappelle qu'il n'y avait pas de vitre à la plupart des ouvertures des maisons de campagne en ce temps-là).

Cette narration n'est bien sûr pas conforme à un comportement d'animal sauvage tel le loup. Elle relève plus sûrement d'un animal familier, éventuellement convoyé en ce lieu par un maître, dans le but d'acroître encore la peur des populations.

Le surlendemain, le 14 janvier, elle tue un enfant de 13 ans à Lescure, paroisse de la Chapelle Laurent, à 35 km plus au nord.

Le 21 janvier, Duhamel écrit au comte de Moncan et à Monsieur de Ballainvilliers, Intendant d'Auvergne, pour leur faire part de ses nouvelles stratégies:

....Cet animal a le poil du ventre blanchâtre, celui du corps rouge avec une raye noir de la longeur de 4 doigts, depuis le col jusqu'à la naissance de la queue (...) La frayeur qui s'est emparée des paysans, fointe à leur mauvaise volonté, rend presque impossible de les faire marcher quand j'en ai besoin pour chasser. Ils ont tant peur de cette Bête féroce que dès qu'on les perd de vue, ils se rassemblent tous et ne battent pas le quart des bois (...).

J'ai imaginé de disperser autour des villages les dragons à pied que j'ai avec moi; en établissant deux dragons dans chaque village, ils occupent 18 villages. J'ordonnerai au consuls de ces paroisses de faire prêter à mes dragons des coiffes et des jupes; comme cette Bête rôde toujours auprès des enfants qui gardent les troupeaux, il y a lieux de penser que les dragons ainsi déguisés et accompagnant les enfants qui gardent les bestiaux, la Bête donnera dans le panneau. Quoique déguisés en femmes, mes hommes n'en auront pas moins leur sabre et leur carabine bien chargée. J'ai par ailleurs envoyé un dragon chez Monsieur le marquis d'Apcher pour le prier de bien vouloir me prêter trois ou quatre gros pièges; si quelqu'un est dévoré par ce monstre, comme il revient souvent vers sa proie, je ferai tendre ces pièges autour du cadavre.

Le 22, la Bête attaque et tue Jeanne Tanavelle, une femme de 35 ans à Lorcières, dont le corps sera retrouvé plus tard.

Le 25 janvier 1765, un animal accompagne la Bête; il paraît être un chevreuil, sans que l'on sache ce qu'il est réellement.

Le 30, la Bête tue une fille de 14 ans à Saint-Just; quelques heures après, elle est mise en fuite alors qu'elle s'apprêtait à attaquer une lavandière à Saint-Just toujours.

Janvier 1765 fût meurtrier : 9 morts et 5 blessés en 20 attaques.

Le dimanche 3 février au matin, la Bête traverse le village de Saint Amans (est-elle à la recherche d'une victime)? Heureusement, les paroissiens sont à la messe.

A partir du début 1765, on fait placarder des portraits de la Bête dans les villages, certaines de ces images ont traversé les siècles et sont parvenues jusqu'à nous, mais elles sont peu explicites et souvent contradictoires quand à l'aspect de la Bête.

 

A suivre....

La Bête du Gévaudan, le loup acquitté, enfin