nii

 

Les grandes chasses

Le 7 février 1765, une nouvelle grande chasse est organisée sur un territoire couvrant 73 paroisses du Gévaudan et 30 de l'Auvergne, et représentant une superficie de 2 400 km² (soit la surface de la moitié d'un département). Elle compte 20 000 paysans rabatteurs, et plus de 3 000 chasseurs armés.

La Bête est "levée" vers les 10h du matin, par les chasseurs de la commune de Prunnières, au nord-est du Gévaudan, mais elle s'enfuit en traversant la Truyère dans un lieu dépourvu de chasseurs. Certains hommes lancés à sa poursuite, guidés par le vicaire de Prunières, bravant la froidure travèrsent la rivière, mais perdent la trace de la Bête dans les bois malgré une couche de neige de 10 cm.

Puis dans l'après-midi la Bête est aperçue sur la paroisse de Malzieu, où un paysan tire sur elle. La Bête accuse le coup en s'agenouillant sur ses pattes avant en poussant un grand cri, puis se relève et s'enfuit une nouvelle fois...

Ce jour-là une quinzaine de paysans et bourgeois réfractaires aux battues déserteront la chasse et vont s'enivrer au cabaret du village de la Garde.

Duhamel s'y rend et après que la conversation ait dégénéré, excédé il donne un coup de sabre à plat sur le dos d'un des protagonistes qui sous la violence se brise. Quatre des citoyens déserteurs sont conduits en prison pour l'exemple et faire cesser ces désobéissances aux ordres.

Le 11 février, après le meurtre de Jeanne Rousset à Mialanettes, une autre grande chasse a lieu avec 40 000 hommes sur 2 000 km², soit 5 hectares par homme (la plus grande battue jamais organisée en France, par le nombre de participants); sans succès à nouveau.

En plus de ces battues démesurées; Duhamel fait garder des cadavres humains, dont certains sont même empoisonnés parfois sans l'avis explicite de la famille, afin d'éliminer la Bête qui les mangerait.

Mais la Bête ne revient jamais consommer ses victimes. Flair? Méfiance? Duhamel voulait aussi faire déguiser ses dragons en femmes, était-ce bien sérieux de la part d'un capitaine?

D'ailleurs devant l'ampleur et la persistance du nombre de victimes, Duhamel est avisé fermement, cette fois, de devoir abandonner la chasse à la Bête, et quitter la région à la demande du gouverneur. Il doit laisser le champ libre au plus prestigieux louvetier du royaume, dont l'arrivée est annoncée, et qui veut chasser seul.

Il est reproché à nouveau à Duhamel de s'être montré fier vis-à-vis du peuple, de traiter le Gévaudan en pays de conquête, d'avoir occasionné des dégâts avec ses chevaux, aussi inutiles que nuisibles aux récoltes, et couteux à nourrir. Mais c'est surtout les nobles, qui un peu par rejet du pouvoir central militaire, et beaucoup en raison de leur mésentente avec le capitaine, demanderont son départ.

Les grandes résolutions

Un plan stratégique est annoncé dans toutes les sphères et le roi publie un ordre de mobilisation à l'attention des curés et vicaires afin qu'ils le lisent lors des premières messes dominicales. Outre son aspect autoritaire, cet ordre de mobilisation appâte les chasseurs en promettant une bonne récompense à celui qui débarasserait le pays de ce maudit animal.

Il est ainsi dressé un portrait par un dessinateur ou l'on aperçoit en fond d'image un texte indiquant : " Figure de la Bête féroce, que l'on croit être une hyène qui ravage depuis 6 mois le Gévaudan près de Langogne et tous les environs. Plusieurs lettres particulières avaient annoncées la destruction de ce cruel animal, mais de nouveaux désordres qu'il vient de faire nous assure le contraire. Le roi étant informé des ravages de ce monstre, envoya M. Duhamel, officier des volontaires de Clermont avec 56 dragons. Ce monstre est d'une légèreté étonnante, il fait dans une heure un chemin immense, franchit les murs les plus élevés. Sa Majesté  a ordonné une gratification de 6 000 livres pour quiconque le détruirait. Les Etats du Languedoc et les diocèses de Mende et Viviers y ont aussi ajouté une récompense pour celui qui le tuerait. Ce cruel animal a dévoré beaucoup de femmes et d'enfants".

Toujours pour susciter des vocations, des crieurs annoncent pour la première fois la dite récompense le 4 mars 1765 dans Paris.

Voici l'ordre du roi:

De par le roi: "Sa majesté désirant absolument la destruction de la Bête féroce qui désole ses provinces du Gévaudan et de l'Auvergne, ainsi qu'elle nous le fait connaître derechef par les ordres de Monseigneur le comte de l'Averdy, ministre secrétaire d'Etat et contrôleur général des finances, en conséquence, nous prions, messieurs les curés ou vicaires de faire lire la présente aux prônes de leurs paroisses. Il est ordonné à messieurs les consuls chaque fêtes et dimanche, sans y manquer, d'assembler les paroissiens après la première messe au presbytère du lieu pour ensuite se mettre à leur tête et battre exactement tous les bois, buissons et rochers de leur terrain, ayant attention de ne point entrer dans les bleds et de diriger leurs battues sur ou seront postés nos chiens et la ligne des tireurs.

Prions en outre messieurs les notables de les aider de leurs conseils et de choisir entre eux les plus capables pour diriger la marche des autres.

Ordonnons à tous bourgeois et paysans d'obéir à leurs consuls et de punir ceux qui leur désobéiront, sans avoir de raisons valables :  comme aussi de nous faire savoir sur le champ par un exprès les événement qui se passeront à cet égard dans l'étendu de leur paroisse, afin que nous puissions nous y transporter, s'il est nécessaire. Et au cas qu'ils y manquent, nous nous en prendrons à ceux et en rendrons compte à la Cour, afin qu'ils soient punis sévèrement.

Chaque paroisse partira à 9h précises du matin et pourra mener ses chiens de parc. Il est expressément défendu de tirer sur autre gibier que sur la Bête ou les loups".

La technique de chasse consiste à faire démarer la marche des hommes des paroisses les plus éloignées du lieu central de convergeance. Lorsque la battue arrive en limite de sa paroisse, les hommes de la paroisse suivante se mettent en marche à leur tour et ainsi de suite jusqu'au point final des fermeture de ce cercle géant.

Beaucoup trop de sous!

Après les Etats du Languedoc en date du 14 décembre (qui ont versé 2 000 livres) à son tour, le royaume met donc la main à la poche.

L'église en la personne de l'évêque de Mende veut aussi apporter sa contribution et annonce 1 000 livres.

Enfin le syndic de Mende promet 200 livres de plus et celui du Vivarais rajoute 200 livres lui aussi.

Le montant cumulé de la prime atteint presque 10 000 livres (9 400 exactement), pour encourager les actions contre la Bête.

 

Quelques comparaisons:

- le salaire journalier d'un ouvrier des champs était de l'ordre de 1 livre, la prime annoncée équivaut donc à plus de 30 années de salaire;

- cette même prime correspondait à la somme versée pour la destruction de 1 556 loups!

- pour mémoire, un cheval coûte à ce moment-là 125 livres, un boeuf de boucherie 85, une vache laitière 60;

- quant aux fourrures, en 1700, une peau de loup se paie 2 livres, celle d'un ours 10 livres, celle de petits animaux comme la fouine ou le renard une demie-livre.

A titre d'information, car il est difficile de faire une quivalence fiable :  la somme offerte était colossale pour l'époque (plus de 100 000 de nos euros). Elle est peut-être à l'origine des cafouillages; chacun voulant se réserver la mort de la Bête, quitte à empêcher les autres de la tuer, en donnant de fausse informations, en perturbant leurs plans.

Il est bien compréhensible aussi que cette manne attire des aventuriers et chasseurs de toutes les contrées.

Toujours est-il que la Bête accroît ses meurtres; déjà 23 attaques dont 10 mortelles depuis le mandement de l'évêque, preuve que les voeux de l'église n'ont pas été exaucés.

 

A suivre...

 

La Bête du Gévaudan, le loup acquité, enfin